Lukokwe

Là où le futur se tisse dans le présent

Sur Belela, planète tellurique du Royaume du Tigre, s’étend une province étrange appelée Lukokwe.

Ici, le paysage semble lui-même avoir été tissé.

Entre les reliefs de roche sombre et les terres chauffées par l’élément Feu, d’immenses fils parcourent l’espace. Ils franchissent les vallées, disparaissent dans les profondeurs de la terre, s’entrecroisent entre les arbres et relient parfois des lieux séparés par plusieurs kilomètres.

Certains sont presque invisibles.

D’autres semblent capter la lumière.

Et lorsqu’on les observe suffisamment longtemps, on découvre qu’ils ne restent jamais tout à fait identiques.

Car Lukokwe n’est pas seulement une terre de toiles.

C’est une terre où le futur prend forme dans le présent.


Une province tissée

Les premières toiles apparaissent bien avant que le voyageur ne rencontre celles qui les fabriquent.

Un fil traverse un sentier.

Plus loin, plusieurs dizaines se rejoignent.

Puis la végétation elle-même semble disparaître sous une architecture immense faite de ramifications, d’intersections et de bifurcations.

Ces fils sont l’œuvre des Ñele, les araignées de Lukokwe.

Mais leurs toiles ne ressemblent pas aux toiles ordinaires.

Les Ñele tissent l’architecture des trajectoires des possibles futurs.

Chaque fil représente ce qui pourrait être.

Chaque bifurcation, une direction différente.

Chaque intersection, la rencontre momentanée de plusieurs trajectoires.

Ainsi, à Lukokwe, le futur n’apparaît jamais sous la forme d’un chemin unique.

Il ressemble à une toile.


Les Ñele

Les Ñele sont les grandes tisseuses de Lukokwe.

Elles ne prédisent pas l’avenir.

Elles ne connaissent pas davantage un destin qui aurait été décidé à l’avance.

Elles tissent le futur parce que celui-ci existe déjà dans le présent sous la forme de multiples possibles.

Leurs fils donnent une forme à cette multiplicité.

Certains futurs sont proches.

D’autres semblent presque inaccessibles.

Certains fils se renforcent tandis que d’autres deviennent progressivement plus ténus.

De nouvelles ramifications peuvent également apparaître.

Car le présent change continuellement l’architecture.

Une rencontre.

Une décision.

Un événement.

Une action.

Chacun peut modifier les trajectoires accessibles.

Les Ñele ne décident jamais du fil qui sera parcouru.

Elles dessinent ce qui peut être.


Le futur dans le présent

À Lukokwe, le futur n’est pas considéré comme un espace vide qui n’existerait pas encore.

Il est déjà là.

Mais il n’existe pas sous une forme unique.

Il existe au pluriel.

Une multitude de devenirs coexistent sous la forme de possibles.

Les Ñele les matérialisent dans leurs toiles.

Un voyageur qui contemple leur ouvrage pourrait donc observer plusieurs directions sans savoir laquelle deviendra son expérience.

Car voir un possible ne signifie pas qu’il se réalisera.

Il faut encore qu’une trajectoire soit engagée.

C’est ici que l’enseignement de Lukokwe rencontre celui du Royaume du Tigre.


Le Feu de Lukokwe

Lukokwe appartient au Royaume du Tigre, royaume de l’élément Feu.

Le Feu de cette province ne représente pourtant pas uniquement les flammes.

Il est l’impulsion qui met une trajectoire en mouvement.

Le possible existe dans la toile.

Puis vient l’action.

Choisir.

Refuser.

Créer.

Parler.

Partir.

Rester.

Essayer.

Changer.

À l’instant où quelque chose est mis en mouvement dans le présent, l’architecture commence à se modifier.

Un fil se renforce.

Une bifurcation apparaît.

Une autre possibilité s’éloigne.

Le Feu ne fabrique donc pas le futur à partir de rien.

Il met en mouvement l’un des futurs déjà contenus dans le présent.

Voilà pourquoi les Ñele appartiennent au Royaume du Tigre.

Elles révèlent les possibles.

Le Feu permet de les parcourir.


Les fils qui vibrent

Les toiles de Lukokwe possèdent une autre particularité.

Lorsqu’un fil est touché, il vibre.

La vibration voyage alors à travers l’architecture et peut atteindre des régions très éloignées.

Ainsi, un mouvement produit à un endroit de la toile peut en modifier un autre.

Une décision apparemment minuscule peut produire des conséquences longtemps après avoir été prise.

Une rencontre peut faire apparaître de nouvelles trajectoires.

Une action peut modifier des possibles dont nous ignorions jusqu’à l’existence.

Les Ñele connaissent parfaitement ces vibrations.

Elles savent cependant qu’une vibration n’est pas toujours un appel.

Elles ressentent.

Elles attendent.

Elles observent.

Puis seulement, elles agissent.

Lukokwe enseigne ainsi que l’action consciente n’est pas l’agitation.

Le Feu véritable consiste aussi à savoir où placer son énergie.


Les Intersections

Certaines zones des grandes toiles de Lukokwe sont particulièrement complexes.

Plusieurs fils s’y rencontrent.

Ces lieux sont appelés les Intersections.

Une trajectoire en croise une autre.

Deux êtres qui auraient pu ne jamais se rencontrer se retrouvent momentanément au même endroit.

Plusieurs circonstances convergent.

Un événement ouvre soudainement une possibilité qui n’était pas accessible auparavant.

Puis les fils se séparent à nouveau.

L’Intersection n’affirme jamais qu’une rencontre devait avoir lieu.

Elle révèle simplement qu’à cet instant précis, plusieurs trajectoires possibles se sont croisées dans le présent.

Et de leur rencontre peuvent naître de nouveaux fils.


Les paysages de Lukokwe

Lukokwe n’est pourtant pas entièrement recouverte d’une gigantesque toile.

Les ouvrages des Ñele épousent le territoire.

Les fils peuvent suivre les parois rocheuses chauffées par le Feu de Belela avant de traverser une vallée.

Ils peuvent disparaître sous terre puis réapparaître plusieurs kilomètres plus loin.

Certaines toiles sont suspendues entre les arbres.

D’autres forment de grandes architectures aériennes que le vent fait légèrement vibrer.

À certains endroits, les fils se superposent tellement qu’ils créent de véritables paysages tissés.

La lumière du Feu s’y reflète et circule dans les fibres.

La nuit, certaines parties de Lukokwe semblent alors parcourues de lignes lumineuses.

Comme si, pendant quelques instants, l’architecture invisible des possibles devenait perceptible.


Lorsque la toile enferme

Mais Lukokwe possède également un enseignement plus sombre.

Tous les fils ne conduisent pas vers de nouveaux horizons.

À force d’emprunter toujours la même trajectoire, un chemin peut devenir si familier que les autres finissent par disparaître de notre perception.

Les habitudes créent leurs propres fils.

Les peurs également.

Les conditionnements peuvent former autour de nous une architecture tellement ancienne que nous finissons par la confondre avec la seule réalité possible.

La toile qui représentait une multitude de futurs devient alors une prison.

Les Ñele invitent celui qui s’y trouve à regarder de nouveau autour de lui.

Il existe peut-être une bifurcation oubliée.

Un fil devenu presque invisible.

Une possibilité que l’on avait cessé d’envisager.

La question de Lukokwe devient alors :

« Parmi les chemins que tu parcours, lesquels as-tu réellement choisis ? »


Créer un nouveau fil

Les Ñele possèdent enfin une particularité qui relie profondément Lukokwe à la création.

Elles produisent elles-mêmes la matière avec laquelle elles construisent leurs toiles.

Quelque chose vient de l’intérieur et prend forme à l’extérieur.

C’est pourquoi les habitants de Belela associent également les Ñele à l’imaginaire créateur.

Une œuvre existe d’abord parmi les possibles.

Une histoire pourrait être écrite de mille manières.

Un dessin pourrait prendre mille formes.

Une idée pourrait rester invisible toute une vie.

Puis vient le geste.

Écrire.

Dessiner.

Façonner.

Inventer.

Construire.

Créer, c’est commencer à donner une forme présente à quelque chose qui n’existait encore que parmi les possibles.

À Lukokwe, on dit que celui qui crée accomplit, à son échelle, le geste des Ñele :

il tire un fil de l’invisible.


L’enseignement de Lukokwe

Lukokwe ne révèle pas l’avenir.

Elle révèle sa multiplicité.

Le futur existe déjà dans le présent, mais il n’y existe pas comme une histoire achevée.

Il est une immense architecture de possibles.

Les Ñele en tissent les fils.

Certains se rencontreront.

Certains disparaîtront.

Certains ne seront jamais parcourus.

D’autres deviendront progressivement notre expérience.

Nous ne pouvons pas connaître l’ensemble de la toile.

Mais nous pouvons agir dans le présent.

Et chaque action produit un mouvement.

C’est peut-être là le véritable enseignement de cette étrange province de Belela :

Le futur existe dans le présent sous la forme de multiples possibles.

Les Ñele en dessinent les trajectoires.

Le Feu les met en mouvement.

Nos choix nous orientent parmi elles.

Et notre chemin se tisse à mesure que nous le parcourons.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.