
Journée perturbante. Le soir tombé, je me trouve entre deux eaux, perdues dans le sondage de mon esprit. A la recherche d’une reconnaissance. Besoin de mettre des mots sur des émotions contradictoires, besoin de comprendre, d’organiser pour tout ranger dans la bonne case. Pourtant j’ai beau essayer, je n’y parviens pas. Je ne trouve pas de consensus à mes contradictions. Je suis tellement de choses, parfaites, imparfaites, honorables, inavouables, et parfois, je m’y perds. J’apprendrai bien plus tard que la part d’ombre que nous portons tous par notre humanité, n’est pas moins acceptable que le reste. Nous sommes dans notre entièreté, et reste à l’accepter et cesser de juger.
Je n’ai pas le temps mais j’ai très envie de cesser mes cogitations, et je connais le remède idéal. J’ai bien 10 minutes devant moi. Je les prends.
Je ferme les volets du salon et de la cuisine pour faire entrer la pénombre. Je me sens déjà mieux, j’aime ce que je prépare. Mon enfant intérieur sourit. Je récupère le casque filaire, je choisis le coussin le mieux adapté, un plaid léger. Je choisis un voyage sonore court. Mais avant de le lancer, je prends un moment pour visualiser une lumière douce. La couleur s’imposa par les rayons de soleil qui filtrent à travers les volets et se diffusent sur mon mur. Un vert pomme qui tire vers le jaune, frais et lumineux. Je visualise cette lumière paupières fermées dans la pièce tout autour de moi. Et je l’a laisse entrer en moi. C’est rapide, je m’en imprègne avec avidité et je sens déjà la détente m’apporter les hormones du plaisir. Mes muscles se détendent instinctivement, ou par habitude. La musique peut commencer.
Ce voyage sonore est lent, mais puissant. Les percussions attisent les phosphènes, et lentement, je perçois des mouvements dans la profondeur du vide de mon esprit. Des mouvements diffus qui avancent peu à peu, se rapprochent, viennent à ma rencontre. Je suis curieuse et amusée, mon cœur bat fort. Inéluctable marche vers ce face à face inattendu. Je reconnais ces pattes, ce pas lourd et leste à la fois, l’agilité d’une masse imposante qui sait rester discrète, presque invisible, mais dont l’énergie irradie.
Dans ce monde en noir et blanc à cet instant, sa silhouette commence à ce dessiner. Son pas reste sûr, sa démarche imperturbable, il vient à moi. Il finit par apparaître entièrement. Je suis subjuguée par sa beauté. Ses yeux perçants brillent dans l’obscurité, et une aura lumineuse l’entoure. Il se fige. Il n’est pas en position de chasse, il semble calme, attentif. Il me renvoie une telle force que je sens mes muscles chauffer. Sa puissance me fascine et me séduit irrépressiblement. Je suis ce tigre robuste et dangereux, puissant et imposant, ce super prédateur imposant et d’une force incommensurable. J’aime cette puissance, la crainte qu’elle inspire et le respect qu’elle impose. A cet instant, mon corps est fort, robuste, il vibre intensément et mon cœur bat plus vite. La lumière en moi est presque éblouissante et illumine le salon. Je m’y vois, je m’y vois allongée sous mon plaid dans la pièce sombre. Je m’y vois finalement toute petite comparativement, presque fragile. Je m’y vois, immobile … comme lui finalement, mais bien moins impressionnante tout à coup. Petite amertume qui me traverse. Déception ? Non je n’en ai pas l’impression … mais un retour à la réalité frappant, inéluctable.
La sensation de chaleur dans mes muscles décroît, laissant derrière elle la pesanteur du muscle après l’effort, endormi, lourd et presque douloureux.
Je retourne à l’intérieur de mon esprit.
Il est toujours là, immobile. Les poils de son énorme tête frémissent légèrement par moment. Mais rien de plus ne se passe. Tout est … figé, dans un face à face qui finit par perdre son attrait. Je commence à espérer que ma vision change, que les phosphènes reviennent et que je parte voir autre chose, changer d’air. Le morceau musical arrivant sans doute à sa fin, je ne veux pas en rester là. Il manque quelque chose à cette aventure, ce ne peut se terminer ainsi. Incompréhension, impatience. Un voyage onirique peut-il rester bloquer, comme un bug de logiciel qui figerait l’écran ? Dois-je me déconnecter pour pouvoir repartir ? A cette interrogation, la vision du tigre disparait, évaporée en un clin d’oeil sans prévenir. Subitement, je me sens plus légère, comme libérée d’un poids bien trop lourd à porter pour mon corps de femme. Ma respiration ralentit, et les picotements le long de ma colonne choisissent ce moment pour revenir. Volupté, délectation, plaisir intense. Je vibre de nouveau mais avec une douceur infinie. Les phosphènes réapparaissent, et très rapidement, j’y reconnais un battement d’aile, léger, presque imperceptible, mais pourtant bien là, je le sens. Des ondes vibratoires me parcourent de la tête aux pieds et enfin, il m’apparait, léger comme le vent, virevoltant devant mes yeux éblouis. Ce petit oiseau coloré dans ce noir infini. Magnifique colibri au bec reconnaissable entre tous. Un colibri … ni puissant, ni imposant, mais tellement fascinant et merveilleux.
Le sons des instruments s’arrête, et le colibri disparaît à son tour. Je reviens à mon corps sans hâte, profitant des dernières vibrations dans la résonnance du son, et de la sensation de légèreté qui m’habite.
Il me fallut plusieurs jours pour comprendre le message caché dans cette expérience. L’attente et la cogitation qui allait de paire en valaient bien la peine finalement. J’en compris qu’il ne sert à rien de vouloir être ce tigre puissant et dangereux, même s’il est séduisant. Il suffit parfois d’être ce petit colibri et de faire sa part. Ouf, soulagement.
Connaissez vous l’histoire du petit colibri ?
Le Colibri et le Feu
Un jour, une immense forêt prit feu. Tous les animaux, terrifiés, s’enfuirent pour sauver leur vie. Seul un petit colibri resta. Il volait vers la rivière, puis revenait, portant une goutte d’eau dans son bec qu’il déposait sur le feu.
Un tatou, en le voyant, lui dit :
« Colibri, tu es fou ! Tu ne peux pas éteindre ce feu avec une seule goutte d’eau. »Et le colibri répondit :
« Je le sais, mais je fais ma part. »
Il arrive parfois que certains voyages laissent une emprunte indélébile dans ma mémoire. Ce fut un voyage qui marqua mon esprit intensément.